Les monologues du Villepin

Plus d’un million de personnes dans les rues de France et le premier ministre semble toujours aussi sourd et inattentif face au mouvement de masse qui s’impose aujourd’hui contre son projet de Contrat première embauche (CPE). Il cherche le pourrissement. Soit, c’est de bonne guerre… mais, au fonds, tout dépend des objectifs que l’on cherche à atteindre. S’il s’agit principalement – comme je le pense – d’une stratégie d’affirmation personnelle à l’intérieur de son propre camp, alors je me permets d’en attendre les pires résultats. Car sur un sujet aussi important – et délicat – que l’insertion professionnelle des jeunes, une refonte profonde du Code du travail ne peut être menée que pour des effets de forme, en un mot: pour se positionner tactiquement. Le risque, devant l’opinion publique, est celui de l’incompréhension massive telle qu’elle se manifeste clairement ces jours-ci.
Le fonds, quant à lui, a été bien compris par plus de deux tiers des Français (68 % selon un sondage publié le 17 mars dans le Parisien): la création d’une nouvelle figure sur le marché du travail, le « jeune travailleur jetable ». On peut en effet crier à l’exagération, à la déformation, à la caricature en lisant ces propos. Mais alors que l’on m’explique ce que veut dire une « période de deux ans pendant laquelle le salarié peut être licencié à tout moment sans motif préalable».
L’erreur de Villepin est d’avoir engagé le débat/combat sur un sujet que les Français – hélas – connaissent trop bien: la précarité. Ils la connaissent et l’expérimentent au quotidien. Ils ne sont pas dupes des pitreries de ce gouvernement et prêts, je crois, à en découdre pour ce qui leur est sans doute le plus cher: le refus de l’injustice et de l’inégalité de traitement devant le travail, pour eux et pour leurs enfants. Que chacun réponde en somme à cette question: dans un pays riche comme la France, les jeunes doivent-ils être les seuls à consentir des efforts afin d’être « acceptés » sur le marché du travail? Ou bien s’agit-il d’une question nationale, voire européenne, où la société dans son ensemble crée les agencements utiles pour l’insertion des jeunes avec le souci de l'équité? Pour ma part, la réponse est sans ambiguïté. Au nom de quelle vision du monde les jeunes devraient-ils être les seuls à payer une facture qu’ils n’ont pas souhaitée? N'aurions-nous pas collectivement les moyens de distribuer équitablement le prix (s'il en est) de l'insertion des jeunes plutôt que de le faire peser sur la seule jeunesse? Je crois que c'est notamment à cette question que nous devons nous attaquer.
Le premier ministre et le gouvernement n’ont cessé de lancer des appels au dialogue depuis le jeudi 16 mars. Mais alors pourquoi l'avoir refusé en dégainant le fameux 49.3? Pourquoi rester sourd encore aujourd'hui devant le vrombissement des pavés où plus d'un million de personnes, toutes classes d'âge confondues, ont déambulé dans toute la France? Il semble y avoir une grande incompréhension dans les termes; ce que j'appelle dia-logue est loin d'être cette parole solitaire qu'incarnent Dominique de Villepin et son gouvernement. Après Descartes, ils pourraient revoir leur Platon...


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